Si la lutte contre la fraude en ligne est notre spécialité, les actes frauduleux n’ont pas attendu l’arrivée d’internet pour apparaître. Notre curiosité nous a poussé à nous plonger dans les origines de la fraude : d’où vient-elle ? quand est-elle apparue ? et comment est-elle arrivée dans notre culture ?… Une enquête qui nous a mené jusque dans l’Enfer de Dante – c’est dire si nous ne reculons devant rien !

 

1255 : la première apparition de la Fraude

Mais avant d’ouvrir la Divine Comédie, c’est dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française d’Alain Rey que commence notre recherche. On y apprend en effet que dès 1255 apparaît le mot fraulde, du latin fraus, fraudis « tort fait à quelqu’un », « dommage résultant d’une erreur ou d’une tromperie ». Son dérivé, fraude, arrive quelques années plus tard en 1283.

A l’origine, ce mot désignait une action faite de mauvaise foi pour tromper puis s’est spécialisé en 1682 vers une falsification prouvée par la loi, puis à nouveau en 1890 par un acte accompli dans l’intention de porter atteinte aux droits d’autrui.

 

La Fraude dans l’Enfer de Dante

Au début du XIVe siècle, inspiré par le sanglant conflit italien opposant les Guelfes et les Gibelins, Dante écrit son œuvre la plus célèbre : la Divine Comédie. Il s’agit d’un poème construit en trois parties : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

Dans la première partie, Dante raconte son voyage dans les profondeurs des Enfers en compagnie de son guide, Virgile. L’enfer est constitué de neuf cercles s’enfonçant vers les profondeurs de la Terre. Les damnés ayant commis les pêchés les plus graves sont condamnés à errer dans les cercles les plus profonds, là où se trouvent le Diable et les plus grands pécheurs : Brutus et Cassius qui ont assassiné César et Judas qui a livré le Christ. Extrait du Chant XI :

« Mon fils, me dit-il, au-dedans de ces rochers il y a trois petits cercles (…) ils sont tous remplis d’âmes maudites ; mais pour qu’après il te suffise seulement de les voir, apprends comment et pourquoi elles sont ainsi emprisonnées. Toute méchanceté qui fait naître de la haine dans le ciel a pour but l’injustice, et on atteint ce but en faisant tort à autrui ou par la violence ou par la fraude. Mais comme la fraude est le propre vice de l’homme, elle déplaît plus à Dieu ; aussi les frauduleux sont-ils au-dessous des autres et sont assaillis par une plus vive douleur.
[…]
La fraude dont toute conscience a remords peut s’exercer contre ceux qui nous accordent leur confiance et contre ceux qui nous la refusent. Cette dernière espèce de fraude rompt seulement le lien d’amour que fait la nature ; c’est pourquoi le second cercle recèle l’hypocrisie, la flatterie, et ceux qui jettent le sort, les faussaires, le vol, la simonie, les rufiens, les escrocs et autres ordures. »

Dans le premier cercle on trouve les limbes, c’est-à-dire les âmes qui n’ont fait ni mal ni bien ou qui sont morts sans avoir été baptisées. Dans le second se trouvent les luxurieux ; dans le troisième les gourmands ; dans le quatrième les coupables d’avarice ; dans le cinquième les colériques ; dans le sixième les hérétiques et dans le septième les violents. Les fraudeurs apparaissent au bout du septième cercle. Virgile et Dante font en effet la rencontre de Géryion, le monstre de la fraude. Extrait du Chant XVII :

« – Voici le monstre à la queue acérée, qui perce les monts, brise les murailles et les armures ; voici celui qui infecte l’univers.
Ainsi mon guide commença à me parler, et il lui fit signe d’approcher des bords de marbre où nous marchions. Et cette hideuse image de la fraude vint à nous et avança la tête et le buste ; mais elle ne tira pas sa queue sur le bord. Sa figure était celle d’un homme juste, tant son aspect était doux ; le reste de son corps était d’un serpent. Le monstre avait deux griffes velues jusqu’aux aisselles ; le dos, la poitrine et les flancs étaient peints de nœuds et de mouchetures. Jamais les Turcs ou les Tartanes n’ont croisé dans leurs draps des fils de tant de couleurs, jamais Arachné n’a tissu de si riches toiles. Comme parfois les canots amarrés au rivage sont à demi dans l’eau, à demi sur la grève, et comme parmi les Tudesques gloutons le castor s’accroupit pour faire sa guerre, ainsi l’affreuse bête se tenait sur le bord rocailleux qui entoure le sable. Sa queue entière se jouait dans le vide et redressait sa fourche envenimée, dont la pointe était armée comme celle du scorpion.
Mon guide me dit : – Il faut nous écarter un peu de notre chemin pour atteindre cette bête perfide qui s’étend là-bas.
Alors nous descendîmes à droite, et nous fîmes dix pas tout au bord pour bien éviter le sable et les flammes. Arrivé près du monstre, je vis, un peu plus loin, des âmes assises sur le penchant du précipice.
Et le maître me dit : – Afin que tu remportes une pleine connaissance de cette enceinte, va, et contemple leur supplice. Que ton entretien soit court (…)
Ainsi, côtoyant le bord du septième cercle, je m’en allai tout seul vers l’endroit où ces tristes âmes étaient assises. Leur douleur éclatait dans leurs yeux ; de çà, de là, elles s’aidaient de leurs mains contre la pluie de feu, contre le sol brûlant. Ainsi font les chiens dans l’été, tantôt avec la griffe, tantôt avec la dent, quand ils sont mordus par les puces, par les mouches et par les taons. »

Dante distingue deux types d’injustices : celles faites par fraude et celles par forces. Les injustices par fraude peuvent être réalisées envers celui qui a accordé sa confiance : c’est le traitre ; et envers celui qui n’a pas accordé sa confiance ce sont les hypocrites, les sorciers, les faussaires et les tricheurs.

 

La représentation de la Fraude par Gustave Doré

Bien plus tard, au XIXe siècle, le jeune Gustave Doré âgé seulement de 23 ans, se lance dans l’illustration de l’Enfer de Dante. Il exécute 75 gravures qui seront publiées en 1861. Parmi elles, on trouve une représentation du monstre de la Fraude :

"Le monstre de la Fraude". Dante illustré par Gustave Doré

Ch. XVII, v. 7-8 : « Et cette hideuse image de la Fraude vint à nous. » – Le Monstre de la Fraude (détail), Estampe de Gustave Doré (1832-1883). Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

Puis Dante et Virgile contemplant les âmes damnées dans le chant XXVI :

Gustave Doré Conseillers de Fraude

Ch. XXVI, v. 46-48 : Le maître, qui me vit attentif, me dit : « Dans ces feux, il y a des âmes, et chaque âme se revêt du feu qui la brûle. » : – Conseillers de Fraude (détail), Estampe de Gustave Doré (1832-1883). Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

« Et le maître, qui me vit si attentif, me dit :
– Dans ces feux, il y a des âmes, et chaque âme se revêt du feu qui la brûle.
– Maître, répondis-je, en t’écoutant j’en suis plus sûr, mais je me doutais déjà que c’était ainsi, et j’allais te demander quelle âme est dans ce feu qui vient à nous tellement divisé vers la cime (….) ?
Il me répondit : – Dans ce feu sont tourmentés Ulysse et Diomène, et ils courent ensemble à la vengeance divine, comme ils couraient à leurs crimes. On pleure dans cette flamme la ruse du cheval qui ouvrit la porte d’où sortit la noble semence des Romains. On y pleure la fraude pour laquelle Déidamie, quoique morte, se plaint encore d’Archille et on y subit la peine pour l’enlèvement du Palladium. »

En 1747, Francesco Fontebasso réalisait également une représentation du monstre de la Fraude, chevauché par Dante et Virgile :

Francesco Fontebasso, Dante et Virgile sur le dos de la Fraude

Francesco Fontebasso (1707-1769), Dante et Virgile sur le dos de Géryon, monstre présenté comme la figure de la Fraude et qui les mène du septième au huitième cercle de l’Enfer.
Source : Base Florilège, université de Poitiers

 

La morale de cette histoire…

Souhaitant éviter aux fraudeurs un sort tragique dans un tel enfer, les solutions de lutte contre la fraude et de profilage digital d’Oneytrust les arrêtent à temps. Ouf, ils ont eu chaud !